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CipherChronicle

Méthodes de chiffrement Homophonique

Chiffre de Marie Stuart

Substitution homophonique enrichie d'un nomenclator (mots et noms entiers codés). Cassé par Thomas Phelippes pour Walsingham, le décryptage a fourni la preuve qui a conduit Marie Stuart à l'échafaud en 1587.

Famille :
Homophonique
Difficulté :
Avancé
Époque :
1586, Angleterre — complot de Babington contre Élisabeth Iʳᵉ

Aussi appelé : code Babington · Mary Queen of Scots cipher · complot de Babington

Le chiffre de Marie Stuart est un système hybride qui combine :

  1. Une substitution homophonique — plusieurs symboles différents pour chaque lettre, pour aplatir la distribution de fréquence.
  2. Un nomenclator — table de mots entiers ou de noms propres codés par un seul symbole (équivalent d’un dictionnaire de codes).

Il est entré dans l’histoire parce que c’est le chiffre qu’utilisait Marie Stuart, reine d’Écosse, dans sa correspondance secrète avec Anthony Babington en 1586. Le décryptage de cette correspondance a fourni la preuve écrite que Marie complotait l’assassinat d’Élisabeth Iʳᵉ — preuve qui l’a conduite à l’échafaud en février 1587.

Le contexte historique

Marie Stuart, reine d’Écosse déposée, est emprisonnée en Angleterre depuis 1568 sur ordre d’Élisabeth Iʳᵉ. Ses correspondances sont surveillées en permanence par le secrétaire d’État Sir Francis Walsingham, chef du Secret Service anglais.

En 1586, Anthony Babington, un jeune catholique anglais, prend contact avec Marie via un canal qu’il croit secret : des lettres glissées dans le bouchon de tonneaux de bière livrés à sa prison. Il propose un complot : assassiner Élisabeth, libérer Marie et restaurer le catholicisme en Angleterre.

Sans le savoir, Marie et Babington utilisent un canal entièrement contrôlé par Walsingham : le messager (Gilbert Gifford) est un agent double, et toutes les lettres sont interceptées, copiées et déchiffrées avant d’être transmises.

Le chiffre

Structure

La table comprend :

  • 23 symboles homophoniques pour les 23 lettres latines (sans J, U, W).
  • 35 symboles spéciaux pour des mots et expressions courants : “the”, “of”, “from”, “with”, noms de souverains, formules de salutation.
  • 5 symboles « bourre » sans valeur, ajoutés au hasard pour brouiller la cryptanalyse.

Exemple de table (reconstituée)

A → ƒ          B → ¥          C → §
D → α          E → £ ou Δ     F → ω
G → ¢          H → #          I → 7

"the"   → ⊕   "of" → ⊗   "Babington" → ⌐

Le ciphertext typique d’une lettre de Marie ressemble à :

ƒ§7§ § ⊕ ¥α§ ⊗ § ƒ£# ⌐ # ƒ ¢ƒ #

— une mosaïque visuellement intimidante, conçue pour décourager toute lecture latérale.

Le décryptage par Phelippes

Thomas Phelippes (1556-1625) est le cryptanalyste personnel de Walsingham. Polyglotte (anglais, français, italien, latin, grec), il est l’un des premiers spécialistes du décryptage par fréquence enrichie de cribs.

Sa méthode sur le chiffre Marie Stuart :

  1. Hypothèse de la formule de salutation — toute lettre commence par une variation de “Right honourable” ou d’une référence directe à Marie. Cela donne 10-15 symboles initiaux à valeurs probables.
  2. Identification des bourres — certains symboles n’ont aucune corrélation avec leurs voisins ; ils sont ignorés.
  3. Détection des homophones — par fréquence cumulée, les 3-4 symboles correspondant à la même lettre claire s’identifient.
  4. Lecture des nomenclators — les blocs de symboles uniques entre lettres normales codent des mots ; on les déduit par contexte (“the”, “Queen”, “death”).

Phelippes a cassé le chiffre en quelques semaines.

La forgerie qui scelle le destin

Walsingham, après avoir lu en clair les échanges, demande à Phelippes une chose extraordinaire : falsifier une lettre de Marie pour pousser Babington à révéler les noms de ses complices. Phelippes, qui a maîtrisé le chiffre, rédige en chiffre une fausse lettre parfaitement crédible, qui demande à Babington de fournir la liste des conjurés.

Babington répond — la liste est interceptée, et les arrêtations commencent. Marie est jugée pour haute trahison à Fotheringhay (1586), condamnée à mort, exécutée le 8 février 1587.

Héritage cryptanalytique

Le chiffre Marie Stuart marque :

  • L’avènement de la cryptanalyse d’État comme arme politique.
  • La fin de l’illusion qu’un homophonique + nomenclator est intrinsèquement sûr.
  • L’apparition de la forgerie de ciphertext comme technique d’opération psychologique.
  • La nécessité d’authenticité dans la communication chiffrée — le destinataire de Babington a accepté la lettre forgée parce qu’aucun mécanisme d’authentification n’existait.

C’est aussi une leçon pour la cryptographie moderne : la confidentialité sans authenticité ne suffit pas. Les protocoles modernes (TLS, Signal) chiffrent ET signent — Walsingham ne pourrait plus opérer aujourd’hui exactement la même attaque.